Dictionnaire
canadien-français
Sylva Clapin - 1894
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Pour la plus grande clarté du sujet, et afin de donner au lecteur toute facilité de comparer le franco-canadien au français de France, nous avons divisé ce premier livre en quatre parties, où seront successivement exposées les différentes formes résultant :
1° De la substitution d'une lettre à une autre : creyable pour croyable.
2° De la transposition d'une lettre : cocodrile pour crocodile.
3° De l'addition d'une lettre, au commencement d’un mot : écopeau pour copeau ; au milieu d'un mot : beluet pour bluet ; à la fin d'un mot : nanane pour nanan.
4° Du retranchement d’une lettre, au commencement d'un mot : planir pour aplanir ; au milieu d'un mot : ostiner pour obstiner ; à la fin d'un mot : bœu pour bœuf.
Il survient encore quelquefois d’autres substitutions. Nous voulons parler des cas où, au lieu de lettres seules, on se trouve en présence de syllabes, comme par exemple les diphtongues, les voyelles composées. Tous ces cas seront aussi inscrits dans leur ordre alphabétique.
SECTION I. VOYELLES
1. A pour E. — Presque toujours, la substitution de l’a à l’e se présente devant r et une autre consonne, et cette mutation constitue l’un des idiotismes canadiens les plus caractéristiques : —Alarte, alle (elle), aparcevoir, argot, asparge, aubarge, avarse, charcher, ciarge, darrière, harbe, harser, marle, parche, pardre, parle, sarge, sargent, sarpent, varge, varger, varser, varie, viarge.
Plusieurs autres formes existent encore où a se substitue à e. Citons entr’autres : assaiye (essai), fanil, marmalade, racoin, savater.
La substitution de l’a à l’e a aussi quelquefois pour résultat la mutation des préfixes de quelques verbes, comme dans aculer, raconduire, radresser, ramonter, ravenir.
2. A pour IN : Avention, aventionner.
3. A pour O : — Amelette, braguette, brayer, brayeur, calimaçon, damage, hoquet.
4. A pour OE : — Ayère (œillère).
5. A pour U : —Ane (une).
6. E pour A : — Contrevention, creyon, ouette, ouetter.
7. É pour A: — Ebasourdi, égrandir. Nous avons aussi remarqué la substitution de é pour en, dans éjambée.
8. E pour I : — Enflammation, matéreaux.
9. E pour I : — Crétique, crétiquer, hérondelle, ménuit, paralésie, paralétique, vométif.
10. É pour IN : — Enventaire, éventer.
11. E pour O, devant I ou Y : — De même que dans le dialecte normand, cet idiotisme canadien est ici fondamental :— accreire, correyeur, coteyer, creire, creyable, creyance, empleyer, étreitement, freidir, freidure, increyable, maladreite, netteyer, neyer, refreidir, refroidissement, rempleyer.
Citons encore, parmi les mots où e se substitue à o, l’adjectif douleureux, d’usage si courant.
12. E pour U : — Commenier, reminer.
13. É pour U : — Trémeau.
14. EN pour A : — Envoler.
15. I pour A : — Erifler.
16. I pour E : — Cimitière, recouvrir, renforcir, siau, tirrible, tirine, tirinée.
17. pour É ou È : — Agriable, cérimonie, criature, désagriable, gisier, lichefrite, licher, marichal, minestrel, tripied. A cet article pourraient aussi appartenir les formes agreyer, dégreyer, greyer.
18. I pour O : — Timber.
19. I pour U : — Himeur, manifacture, manifactureur.
20. O pour A : — Entome, entomer, mortoise, ormoire, soupoudrer.
21. O pour AN : — Dodiner (se).
22. O pour E : — Feuilloter, retontir.
23. O pour EU : — Fillol, fillole.
24. U pour E : — Fumelle, sumelle, sumences, sumer. Cette modalité, empruntée des Normands, est des plus fréquentes parmi les Canadiens.
25. U pour G : — Fleume.
26. U pour L : — Epingue, fanau, ongue, queuque, queuquefois, tringue.
27. U pour M et pour N : — Houme, persoune. Cette modalité est surtout particulière aux Acadiens. Il arrive quelquefois que la substitution de l’n se fait en sens contraire, c’est-à-dire que l’n canadien prend la place de l’u français, comme dans jenne, jennesse.
28. U pour T : — Jeu d'eau.
1. B pour M : — Flambe.
2. C pour D : — Nic ; pour G, bicler ; pour J, cacasser ; pour T, gorec, sorcilège.
3. CH pour N : — Dodicher ; pour T, arêche.
4. D pour G : — Aiduille, aiduillée ; pour R, detarder, devirer ; pour S, mordure.
5. F pour C : — renâfler ; pour G, boufre ; pour V, emboufeter, vifement.
6. G pour C : — Bouragan, ganif, gretons.
7. G pour CH : — Ageter, ageteur, agèvement, agever, revenge, se revenger.
8. L pour N : — Envelimer, velimeux ; pour R, bavaloise, molue ; pour T, altérage, parapel.
9. N pour L : — Caneçon, falbana ; pour P, anpauvrir ; pour U, jeune, jeunesse.
10. N pour M et pour R : — Inmangeable, inmanquable, inmanquablement — Inréconciliable, inréparable, inréprochable. Dans tous ces mots, conservés du normand, les Canadiens reproduisent le préfixe négatif latin inaltéré.
11. QU pour CH: — Déjuquer ; pour CL, bouque ; pour T, amiquié, ferblanquier, piquié, tabaquière, tarabusquer.
12. Q pour G : — Fatique, fatiquer ; pour T, equi.
13. R pour L : — Ambre, armana, carcul, carculer, carculable, coronel, farbalas, incarculable, porichinelle. La substitution de l’r à l’l, très rare dans l'ancienne langue française, se rencontre souvent en dialecte normand, et est à peu près générale au Canada.
14. S pour M : — Cataplasse, catéchisse, rhumatisse ; pour T, artisse, dentisse, resse, jusse.
15. S pour X: — Escuse, escuser, esplication, espliquer, estra, estrémité, estrémonction, esquis.
Les Canadiens, conservant en cela les traditions normandes, substituent s à x dans les mots commençant par ex, toutes les fois que la lettre suivante est une consonne autre que l’h. C'était là d’ailleurs l’ancienne prononciation française, prononciation dont on trouve encore traces de nos jours dans d’autres langues néo-latines, et notamment dans l’italien.
16. T pour L : — Timon ; pour QU, écartiller ; pour S, castonade.
17. X pour C : — Vaxiller.
18. Z pour X : — Ceuz.
Nous venons de passer en revue les différences résultant de la substitution d’une lettre à une autre. Dans les vocables qui vont suivre, toutes les lettres sont les mêmes que dans le bon français ; seulement, ici, elles sont changées de place. C'est ce que l’on nomme, en grammaire, des métathèses.
On distingue deux sortes de métathèses : celles portant sur les lettres connexes, et celles qui ont lieu entre deux lettres, séparées l’une de l'autre par une ou plusieurs autres lettres.
La plus commune de ces permutations, au Canada, est celle qui a lieu entre les lettres connexes r et e. C’est là la metathèse que l’on pourrait appeler typique, tant elle est répandue d’un bout à l’autre du pays. On la trouve, entr’autres, dans berdouiller, berlander, berloque, bertelle, berbis, compernable, compernure, enterprenant, enterprendre, enterprise, entertenir, entertien, fanferluche, ferdaine, fertiller, pauverté, perlat, properté, venderdi.
A cette même classe de vocables appartiennent aussi, à la rigueur, les formes guernasse, guerlotter, guernier, guernouille. Il y a bien là l’addition d’un u, mais cette lettre n’y est mise que par euphonie.
Quelquefois, la métathèse entre r et e, au lieu d’être médiale, existe à la première syllabe des mots. Citons, par exemple, erfus, ermarque, ermise, pour refus, remarque, remise.
D’autres mutations de lettres connexes nous ont aussi paru dignes d’être signalées. Ainsi, déteindre pour détenir, éplure pour pelure, escouer, escousse, pour secouer, secousse.
Il reste à indiquer les métathèses de lettres non connexes. Parmi les plus curieuses, nous avons remarqué : Asseyer, pour essayer ; chadron, pour chardon ; cocodrile, corcodile, pour crocodile ; devenir, pour venir de ; plârine, pour praline ; ragotons, pour rogatons ; se rentourner, pour s'en retourner.
1. Prosthèse de l’a. — Dans les substantifs, nous remarquons adon, amunition, avisse.
Dans les verbes on rencontre abander, aconnaître, agreyer, amonter, arregarder, assavoir, assécher, avisser.
2. Prosthèse de l’e. — Ecopeau, écosse, éridelle, erien, e'ronce-
Signalons tout particulièrement les mots ayant pour initiales, en français, se, sp, st, et qui, au Canada, ont une tendance presque invincible à recevoir la prosthèse de l’e. De ce nombre sont escandale, esquelette, estatue, C’est là, du reste, une modalité absolument normande, pieusement conservée parmi nous jusqu'à nos jours.
La prosthèse de l’e, dans les verbes, ne nous a paru remarquable que dans épouffer, pour pouffer de rire.
3. Prosthèse de l’i. — On ne la rencontre que dans ici, ila, ioù, pour ci, là, où.
4. Addition du préfixe de. — Parmi les substantifs, nous ne trouvons que dégouttière, pour gouttière.
Parmi les verbes, il convient de distinguer : 1° Ceux dont le sens n’est aucunement modifié par le préfixe, tels que par exemple décesser, décorner (écorner), dédoubler, détarder, détordre ; 2° ceux qui reçoivent, par le préfixe, une idée opposée à celle contenue dans le verbe simple : —défriper (défaire les plis), dépeigner (déranger une coiffure), désaccrocher (dé crocher), désempêtrer (débarrasser de ce qui empêtre), détasser (défaire ce qui est entassé).
5. Addition du préfixe r ou re. — L’on ajoute, au Canada, le préfixe r ou re à certains substantifs, abstraction faite de tout sens itératif : rallonge, renduit, renvers, redouble, ressource. Il en est de même de plusieurs verbes : rachever, rajouter, rappareiller, rattiser, récuser, rentourer, rentrer, roter.
1. Epenthèse de l’a. — Barouette, barouetter.
2. Epenthèse de l’e. — Cette addition est une de celles qu’on rencontre le plus fréquemment parmi les Canadiens. Elle a surtout lieu devant i, l, r et u.
Devant i : — Freime, meilieu, seigner, seillon ; devant l, beluet, feluet, meubelier, tabelier ; devant r, berouette, févérier, teruelle ; devant u, breume, breune, chaceune, dépleumer, feuilleure, leune, pleume, pleumer, pleumet, prenne, preunelle, preunier, rembreunir, rempleumer, seurplus, seurprendre, seurprise.
3. Epenthèse de l’i. — Ampouille, arriérage, clairinette, clairté, tabilier, tairir.
4. Epenthèse de l’u. — Arouser, arousoir, cérémounie, couriace, fouyer, mouette, mouyen, pourcelaine, rousée, roûti, roûtir, soubriquet.
5. Epenthèse de b. — Amicablement.
6. Epenthèse de g. — Cette addition ne se rencontre que devant n : — s’échigner, gregnier, magniable, magniaque, magnier, magnière, opignion, pagnier. Cette épenthèse constitue aussi un idiotisme absolument normand.
7. Epenthèse de h. — Grincher, grinchement.
8. Epenthèse de l. — Dandeliner (se), ébourifflé.
9. Epenthèse de n. — Anbandonner, anmouracher, anvaler, gangne, gangner, gangue-pain, hynpothèque, hynpothéquer, regangner, renclaircir, renlargir.
10. Epenthèse de r. — Cavreau, drès (dès), usurfruit, verrure. A cette division appartiennent aussi, à la rigueur, les formes mairerie, pharmacerie, seigneurerie.
11. Epenthèse de s. — Ebrassement, esclopé.
L’e désinentiel, seul, est à remarquer, et encore il ne faut voir là qu’une simple modalité de la langue parlée : — Alphabette, archette, avenante (à l’), baudette, bolle, boutte, cabinette, campe, effette (en), légère, nanane, réponse, sasse.
1. A : —Planir, postume, sombrir, terrir.
2. D et DE : — Ecolleter, mander.
3. E : — L’e initial, devant u, est lettre morte dans les noms propres Eugène, Eugénie, Europe, Eustache, etc., ainsi que dans le substantif eucharistie.
4. R. et RE : — Chigner, garder, ien que, tourne.
5. S : — Acré.
1. Syncope de l’a : — Cette syncope ne se rencontre que devant i ou y, balier, balieux, baliures, délier (délayer), frieur (frayeur), germine, porceline, rion (rayon), trion.
2. Syncope de l’e : — On rencontre le plus souvent cette omission devant u, et c’est même là l’une de nos modalités les plus familières : — Allumelle, benhureux, chanplure, hureux, hureusement, malhureux, malhureusement, munier, à pu près.
La syncope de l’e est encore assez fréquente devant i : — Evillé, milleur, orguilleux, oriller, rinviter. Devant l :— Blette, flau, plotte, plure.
3. Syncope de l’i : — Après a : Aragnée, écalle, sagner ; après o, motié, pogne, pognée, pognets, poreau ; après u, cullère, culérée, essu-mains, hussier, menuserie, menusier ; devant e, ben, comben.
4. Syncope de l’o : — Ecruelles.
5. Syncope de l’u : — Après a, échaffourée, miâler ; après e, brevage, abrever, vevage ; après o, broîllard, cotil, épomoner (s'), forbu, godron, godronner, pomon, renoveau ; devant e, bosser ; devant i, pis, pisque, frit, fritier.
6. Syncope de b : — Les Canadiens ont gardé l’habitude normande d’élider assez souvent la lettre b, quand cette lettre se rencontre devant deux autres consonnes. Ainsi l’on dit communément ostination, ostiné, ostiner, suvenir, suvention.
7. D. — Avenant, canayen.
8. G. — Cette omission est très fréquente, et se produit la plupart du temps devant n : insinifiant, maline, manifique, sinifiance, sinificatif, sinification, siner, sinifier.
9. H. — Cirurgie, cirurgien, cercher. C’est ici plutôt, à vrai dire, la substitution du c doux à ch.
10. L. — Cette lettre, dans le corps d'un mot, est en quelque sorte muette au Canada, et c’est là, du reste, une particularité commune aux différents patois de France : Au ieu de, coupe, espiquer, magré, mornife, queuque, queuquefois, queuqu’un, pus, putôt, souyer. Une autre syncope de l’l se rencontre aussi à la dernière syllabe d’une foule de mots : Abordabe, acceptabe, adorabe, agréabe, aimabe, etc. Le participe passé résou, pour résolu, nous a encore paru curieux à citer.
11. P. : — Nous avons surtout noté cette syncope dans batistaire, et dans le nom propre Batiste.
12. Q. : — Co-d’Inde.
13. R. : — Les mots où l’r s’élide sont assez nombreux. Cette syncope se produit surtout dans les terminaisons bre, cre, dre, fre, pre, tre et vr : — Arbe, aute, cocombe, couleuve, darte, empiffé, emplâte, goîte, live, marbe, marte, pauve, prête, prope, quate, traîte, vêpes. A noter, aussi, la syncope de l’r devant i : Propiétaire, propiété ; après u, soucil, chirugien.
14. S. : — Eclipe, supertitieux, supertition.
15. T. : — Abrier, digesion. A remarquer, encore, la forme coercion, pour coercition.
16. V. : — Poursuire. Notons aussi, en passant, chétiment, pour chétivement.
Les apocopes les plus fréquentes sont celles déterminées par le retranchement de l’f, de l’l, et de l’r.
F. — Boeu, chéti, neu, œu.
L. — Avri, couti, écureu, filleu, fusi, genti, ligneu, nombri, outi, seu (seul).
R. — Nous avons cru devoir inscrire dans cette classe deux catégories de mots, lesquels, tout en se rattachant aussi au chapitre des « substitutions, » présentent en réalité de véritables apocopes, en s’en tenant à leur prononciation. Nous voulons parler des mots français terminés en oir, et eur, qui se prononcent au Canada, les premiers en ois, et les seconds en eux. Notons pour mémoire, parmi les premiers, arosois, battois, mirois, mouchois, nichois, rasois, salois ; et parmi les seconds, chanteux, conteux, coureux, enjôleux, laboureux, mangeux, pécheux, plaideux, prêcheux, prêteux, quêteux, ricaneux, rôdeux, tâtonneux, tousseux, trembleux, trompeux.
Avant de quitter la lettre r, notons encore le substantif étrange, et la préposition su.
Quelques autres apocopes se présentent quelquefois. Ainsi, e dans plain, sablier ; c dans don ; s dans mâr, our ; t dans respec, suspec.