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Histoire de Sorel-Tracy

Dictionnaire
canadien-français

Sylva Clapin - 1894

 

PRÉFACE DE L'AUTEUR

— LES DICTIONNAIRES ET GLOSSAIRES PRÉSENTÉS SUR CE SITE LE SONT EN TEXTE INTÉGRAL. DANS TOUS LES CAS, L'ORDRE DES CHAPITRES, SECTIONS ET SOUS-SECTIONS DE L'ÉDITION PAPIER A ÉTÉ RESPECTÉ —

Sylva ClapinLes mots en usage parmi les Canadiens-Français, et qui ne se trouvent pas dans les dictionnaires usuels, peuvent être groupés dans les six catégories suivantes :

1° Les termes « vieux français, » tombés en désuétude en France, et conservés au Canada, soit dans toute leur intégrité, ou avec quelques légères modifications ;

2° Les différentes formes particulières à celles des provinces de France, qui ont fourni autrefois les plus forts contingents de colons pour le Canada. Nommons ici entr’autres la Normandie et la Saintonge. Ainsi que pour le vieux français, plusieurs de ces formes sont encore intactes, tandis que beaucoup d'autres ont été plus ou moins remaniées ;

3° Les mots absolument français, si l’on s’en tient à leur forme écrite ou parlée, mais ayant au Canada une acception différente du français moderne. Ces interversions, dont plusieurs sont des plus curieuses, sont surtout la conséquence directe du contact avec la popu­lation anglaise ;

4° Les canadianismes proprement dits, c'est-à-dire les nouveaux mots créés de toutes pièces au Canada ;

5° Les termes anglais et sauvages, écrits et prononcés tels que dans les langues originelles ;

6° Les termes anglais et sauvages, plus ou moins francisés.

En somme, comme on voit, de quoi fournir amplement matière à un nouveau glossaire, venant s'ajouter à la liste déjà longue de tous ceux auxquels on a confié, en France, le dépôt des différents dialectes et patois français. De fait, par le lien de la langue, le Canada n'est-il pas toujours une province éloignée de la France ? Et ce glossaire même, qu'est-ce, après tout, sinon l'étude particulière d'une phase, traversée présentement par la langue française en un certain coin d'Amérique ?

* *

L’avouerai-je, cependant ? Ce n’est pas là le seul mobile qui m'a poussé à entreprendre le présent travail, et j'ai bien plutôt obéi, en cela, à un mouvement d'une nature toute différente, et que je qualifierai, faute de mieux, de « besoin d'agression. » Ici, le sujet prête à un certain développement.

Plusieurs puristes, mus d'ailleurs par un excellent zèle, ont entrepris depuis quelque temps une vigoureuse cam­pagne contre ce qu’ils appellent le jargon canadien, à leurs yeux une sorte de caricature du français et un parler tout-à-fait digne de mépris. Dans leur emportement, ils iraient même jusqu'à opérer une razzia générale, non-seulement des canadianismes proprement dits, mais aussi de tous les vieux mots venus de France et qui n'ont que le tort de ne plus être habillés à la dernière mode. Ce sont là, pour eux, des parents pauvres ou inutiles que l'on doit consigner à sa porte, et faire chasser impitoyablement par ses gens s'ils osent passer le seuil. En nn mot, le rêve de ces novateurs serait de faire, du langage des Français d'Amérique, un décalque aussi exact que possible de la langue de la bonne société moderne en France, surtout de celle de la bonne société de Paris.

* * *

La colère, on le sait, est mauvaise conseillère, ce qui a été cause que, dans l'ardeur du combat, ces puristes ont dépassé le but et sont allés trop loin. En effet, s'il est indéniable que nous y gagnerions à élaguer notre langage courant d'une foule d'expressions impropres et vicieuses, en grande partie tirées de l'anglais, il n'est pas moins évident, d'un autre côté, que nous serions les perdants à laisser tomber dans l'oubli un grand nombre de mots, qu'on ne trouve pas, il est vrai, dans le Dictionnaire de l'Académie, mais qui n'en sont pas moins, pour cela, essentiellement corrects au point de vue du génie de la langue et de la grammaire.

Ainsi, par exemple, j'ai appris, en feuilletant les dic­tionnaires, que plusieurs lexicographes français regret­tent la disparition du verbe abrier, qui se dit parmi nous pour couvrir, abriter. S'il faut en croire les experts, abrier est non-seulement très joli, mais dérive natu­rellement de son radical, qui est abri. Alors, je me demande, pourquoi irions-nous faire la guerre à cette expression ?

Allons plus loin, encore. Quand nous parlons, en langage de chemins de fer, de lisses et de chars, nous nous montrons en cela plus logiques que les Français, qui se servent, pour ces deux mots, de rails et wagons. Nous nous sommes, nous, au moins, donné la peine de vêtir ces deux mots à la française, tandis qu'en France on les a acceptés tels qu'ils venaient d'Angleterre, et fourrés tels quels et dare-dare dans le dictionnaire.

Et que dire, aussi, de tramway, que nous avons si coquettement traduit par « petit char. » Je prie le lecteur de bien saisir ici ma pensée. Lorsque je dis que « je vais prendre les chars, ou les petits chars, » je ne prétends pas parler la langue du Boulevard des Italiens. Non, mais je maintiens tout simplement que je parle alors français, et même bon français, ce qui me suffit amplement.

Somme toute, le mieux, je crois, est de nous en tenir, en ces matières, dans un juste milieu, et de convenir que si, d'une part, nous sommes loin — à l'encontre de ce qu'affirment les panégyristes à outrance — de parler la langue de Bossuet et de Fénelon, il ne faut pas non plus, d'autre part, nous couvrir la tête de cendres, et en arriver à la conclusion que le français du Canada n'est plus que de l'iroquois panaché d'anglais.

* * *

On oublie trop, d’ailleurs, en ces sortes de dissertations, une chose capitale : c’est que le Canada n'est pas la France, et que, quand bien même celle-ci eût continué à posséder son ancienne colonie, une foule d’expressions locales auraient quand même surgi parmi nous, servant ainsi comme de prolongement à la langue-mère venue d'Europe. Qu’on le veuille ou non, la langue d'un peuple est une résultante générale de faune, de flore, de climat différents ; insensiblement les hommes se façonnent là-dessus, en reçoivent le contre-coup jusque dans leur structure intime, jusque dans leurs fibres les plus secrètes. Puis le verbe, enfin, apparaît, le mot typique longtemps cherché, sonore et musical dans le Midi, âpre et bref dans le Nord, et une langue nouvelle, fidèle reflet de la nature ambiante, est maintenant formée, qui roulera désormais son cours ininterrompu.

De tout cela découle le droit strict que nous avons, nous aussi Canadiens, habitant un pays bien différent de la France, non-seulement de conserver précieusement les vieux mots qui s'adaptent à notre tempérament, mais même d’en créer des nouveaux, c'est-à-dire de greffer sur le vieux tronc de la langue française les jeunes pousses que nous avons en quelque sorte fait surgir de notre sol. Inutile, pour cela, d'attendre le mot d'ordre de la mère patrie. Une seule restriction s'impose : c'est que ces néologismes soient autant que possible dans le génie de la langue française ; en d'autres termes qu'ils soient formés de telle sorte qu'ils auraient pu tout aussi bien avoir été mis en usage en France.

Nos puristes sont sans pitié pour ces archaïsmes, comme pour ces nouveaux venus, et ne veulent voir là que ramage de populace illettrée. Mais tout cela, pour­tant, aide à constituer cette chose si prisée par les écri­vains européens, et qui se nomme, en littérature, de la « couleur locale, » ou bien encore de la « saveur de terroir. » Ah ! si nos auteurs canadiens, au lieu de s’inspirer uniquement aux sources d'outre mer, se donnaient seulement la peine de mettre en relief les qualités qui leur sont propres, c’est-à-dire d’être tout simplement canadiens, combien plus vite ils arriveraient à réaliser leur grand desideratum, qui est d'être « lus et goûtés en France. » Veut-on savoir, à ce propos, quels sont les ouvrages canadiens qui, après l’Histoire de Garneau, et les Poésies de Fréchette,sont les plus appréciés de l’autre côté de l'océan. Eh ! bien, ce sont les Forestiers et Voyageurs de ce bon Canadien qui vient de mourir, et qui se nommait Jean-Charles Taché. C’est encore le Tonkourou de Lemay, lequel plaît on ne peut plus là-bas par son côté exotique. Ce sont les Légendes de l'abbé Casgrain, dont le charme pénétrant et sauvage se centuple pour le lecteur euro­péen. N'est-ce pas qu'il y a là en ces exemples, pour nous, à la fois une leçon et un enseignement?

* * *

On s'expliquera maintenant le besoin d'agression auquel je faisais plus haut allusion, et qui implique aussi un besoin de conservation, car enfin une attaque quel­conque suppose toujours l'idée de quoique chose à défendre.
Loin de moi, cependant, la pensée de vouloir étendre un voile protecteur sur tout ce dictionnaire en bloc. Ces pages contiennent le bon comme le mauvais, c’est-à-dire ce qu'il y a à prendre et à laisser. Ce sera au lecteur à faire la part des termes empreints d'une forte et saine originalité, d'avec les expressions vicieuses, hideuses même parfois, dont il est de notre intérêt de nous défaire si nous voulons avoir une langue bien agencée.

Seulement, si j’avais une prière à lui adresser, à ce lecteur, ce serait de ne pas toucher à un seul de nos vieux mots d'autrefois, mots en usage dans le bon vieux temps. Nos ancêtres eussent été, dans tous les cas, bien embarrassés de commettre un anglicisme, eux qui passaient quelquefois leur vie sans rencontrer un seul Anglais. Ah ! oui, nos vieux mots de jadis, grâce, grâce pour eux. Leur disparition, hélas ! s'opère déjà assez vite, sans que nous leur donnions la poussée finale. De jour en jour, sous l’influence toujours croissante de l’envahissement anglo-saxon ; avec le développement des chemins de fer, venant trouer notre groupe de population jusqu'ici isolé vers le nord, tout cet héritage de vieux mots se désagrège, s'éparpille par bribes à tous les vents de l'oubli. Si tout cela doit inévitablement disparaître, que ce soit sans heurts et sans secousses, et que du moins ce ne soit pas nous-mêmes qui y portions une main sacrilège.

* * *

Magie évocatrice des syllabes ! Quand ces vieux mots chantent dans ma mémoire, un voile de trente années soudain se déchire, et je me retrouve enfant, dans toute la turbulence et tout le tumulte de mes premiers ans, et cela tout aussi complètement que si, comme à un nouveau Faust, au charme scrrAcrmarn m'eût daaaé tout à coup une seconde adolescence.

Le flot des souvenirs, à l'appel des mots familiers, monte, monte alors, jusqu'à envahir chaque recoin de ma pensée. Du coup, le grondement de Boston, qui se perçoit pourtant de mes fenêtres dans une belle intensité, s’en­fonce dans les lointains, puis cesse et s'évanouit. Et le rideau se lève sur la scène pressentie, attendue.

Cela se passe à la tombée d’un beau soir d'été. Je suis assis sur le seuil d’une humble maisonnette de campagne la maison de mon grand-oncle, à Saint-Dominique, près de Saint-Hyacinthe, où j’allais souvent passer mes jours de vacances. Dans la plaine, le soleil couchant se répand en une longue traînée rouge, enveloppant d’un dernier flamboiement, tout là-bas, le dôme du Séminaire. Un petit moment, encore, puis les clous d'or des étoiles, un à un, commencent à briller dans la breunante. Tout autour, les feux des fours à chaux, fort nombreux en cet endroit, dressent leurs flammes d'un rouge sanglant. Une grande paix, une sérénité idéale tombent de l'âme des choses. Quelque part au loin un ouaouaron, accroupi dans les roseaux, lance ses trilles plaintives, et la chanson soli­taire de cet humble batracien semble ponctuer encore davantage le grand silence d'alentour.

Mon grand-oncle est venu prendre place à mes côtés. Tout d’abord, sa pipe allumée, il pétunait silencieusement, par longues bouffées, le regard fixe, s’emplissant les yeux du même horizon familier. Puis enfin, cédant à mes sollicitations, il consentait à me conter un conte. Un par soir, c'était là notre convention.

Oh ! les jolies histoires de princesses, de nains, de géants, et dites avec ces intonations mesurées, caressantes, si communes autrefois dans le langage des vieux Canadiens. Les inflexions de voix surtout, toutes ces modulations si douces, si musicales, dont le secret est maintenant à peu près perdu, comment pourrai-je assez en redire le charme ? Dans la bouche de mon aïeul, les j’allions, les je n’avons point, etc., et autres modalités normandes, donnaient du relief à ses phrases les plus ordinaires. Puis c’était l'emploi fréquent de mots comme rousée pour rosée, couleurer, etc. Une mère amounetait son enfant, quand il était trop couriace. Un avantage s'appelait toujours une embélie, et le mot dépenses se traduisait par coûtage, coûtement. A la chasse, on n'abattait pas le gibier, on le dégradait, et un sentier d'orignal était toujours un ravage. Un autre joli mot, surtout, revenait fréquemment, demeshui pour désormais, dorénavant.

Et dans le domaine du pittoresque, donc ! Les héros se levaient sur le haut du jour, et marchaient tant de lieues entre les deux soleils. Les petits d'un troupeau s'appe­laient des écroîts. Le temps ne se brouillait pas, mais se marécageait, et une chose en ruines était une chose défuntisée, ou bien en délabre. Quand le narrateur voulait aussi parler d'une personne qui ne réalisait pas les espérances qu'elle avait fait concevoir, il disait qu’elle s’était dédite.

Vieux mots, vieux souvenirs, envolés dans le calme d’une belle nuit d’été, combien j'aime ici à vous donner une forme quelque peu tangible. Près de la grande croix du cimetière, là-bas, sur les coteaux de Saint-Dominique, l’herbe a reverdi bien des fois déjà par-dessus le cher vieux parent qui m’a gravé à jamais tout cela dans la mémoire, et je ne sais qui me dit que cette évocation lui sera sensible et agréable. La genèse de ce dictionnaire, d’ailleurs, lui appartient, à lui qui fut un véritable « ancien Canadien, » et c'est de tout ce froissement de choses mortes qu’est sorti le manuscrit du présent ouvrage. Froissement, remuement de choses mortes, en effet, car le travail d’un glossaire porte pour une large part sur des termes tombés en désuétude, et en par­courant ces sortes de livres, cela vous fait toujours un peu l’effet d'une visite à un vieux meuble ayant appartenu à quelque mort chéri, meuble dont on ouvre un jour brusquement les tiroirs, et d'où se dégagent soudain, avec le souvenir du défunt, les menues parcelles d'un passé qu'on croyait à tout jamais enfoui et disparu.

Sylva CLAPIN.

Boston, 1er juin 1894.

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